« Nous avons toujours entendu la parole des catéchistes hmong, des hommes en général. Les femmes hmong qui sont nos mères, nos soeurs, nos tantes, nos grand-mères, elles ont vécu une autre époque dans un autre contexte. Pour une minorité d’entre elles, elles ont eu un destin hors du commun qui a marqué leur vie à jamais ; nous avons la grande joie de vous les présenter sous formes de 3 volets qui témoignent de leur foi. Il s’agit de 3 témoignages de femmes de catéchistes hmong. Elles ont commencé cette vie hors du commun vers la fin des années 1960 au Laos. »
Propos recueillis par Joanne Yang
Traduction en français par Marie Siong (niam Tsav Thwj Xyooj)
Parlez-moi de vous.
Je m’appelle Maiv See Thoj. Je suis née en 1953 dans le village de Roob Nyuj Qus, dans la province de Muas Loob au Laos. J’ai actuellement 72 ans. Le nom de ma mère est Npib Xyooj et celui de mon père est Npuag Foob Thoj. Je suis l’aînée de la famille. Mon mari est le diacre Yaj Tswv Nkaub. J’ai 5 filles et 3 fils. J’ai 25 petits-enfants et 7 arrière-petits-enfants.
Le rôle de la femme d’un catéchiste au Laos.
Mon mari est venu me demander en mariage en 1967. J’avais 14 ans en ce temps-là. Le père Zoov Phooj était un prêtre d’origine italienne. Il vivait dans notre village et c’est lui qui a célébré notre union et nous a fait promettre de mener une vie religieuse. J’ai épousé un catéchiste et nous avons cohabité sous le même toit que le prêtre. A cette période, j’étais encore jeune et sans expérience. Cependant, il y avait également des conjointes de catéchistes plus âgées. Certains catéchistes étaient des hommes mariés, alors que d’autres, qui étudiaient pour devenir catéchiste, étaient célibataires. Le prêtre hébergeait des étudiants tout en donnant des soins aux malades.
Les femmes qui sont épouses de catéchistes n’étaient pas instruites. Elles étaient originaires des hauts plateaux, accompagnaient leurs maris qui étaient en apprentissage pour être catéchistes voire diacres. Nos filles Hmong sont particulièrement douées en matière de cuisine.
L’essentiel, c’est que lorsque plusieurs femmes cohabitent ensemble, elles se doivent de se respecter, d’éviter des propos désobligeants, ne pas colporter de ragots pour maintenir la paix, et de faire preuve de patience et de compréhension. Nous, les femmes, étions nombreuses et nous travaillions en binômes : deux femmes s’occupaient d’une tâche, deux autres d’une autre, et toutes s’entraidaient dans la préparation des repas. Étant donné qu’il y avait beaucoup de monde, au moment de préparer à manger, chacune devait se rendre à son poste sans attendre. Au moment de passer à table, tout devait être prêt pour le repas. Nous cohabitions depuis de longues années, sans jamais avoir de disputes ni de commérages. Le prêtre avait mis en place des règlements que tous étaient tenus de suivre pour vivre en harmonie.
Le temps vécu dans les montagnes.
Mon mari et moi sommes allés enseigner la catéchèse dans les hauts plateaux. Nous avons vécu dans le village de Nyoj Tub, qui est un grand village. Le prêtre donnait des médicaments aux catéchistes des montagnes. Si des villageois en réclamaient, il leur en donnait. Le matin, le catéchiste distribuait des médicaments ou faisait des piqures à ceux qui en avaient besoin. Après le déjeuner, il rendait visite aux personnes âgées malades à domicile, ainsi qu’aux croyants et aux non-croyants. Il visitait tout le monde qu’il connaissait. J’avais un potager et un champ de blé. J’élevais des poules, des cochons, des poissons, quelques canards.
Le catéchiste ne m’aidait pas dans mes tâches, il avait les siennes. Pendant la saison des récoltes de riz ou le désherbage, j’embauchais quelques femmes Hmong pour travailler avec moi dans les champs, et une jeune fille Hmong du clan Lauj pour s’occuper de mon enfant. Nous étions allés vivre du côté du pays ravagé par la guerre et nous nous étions cachés dans la forêt avec les Hmong pour construire quelques abris pendant quelques jours. Nous avions aussi emporté des hosties sacrées avec nous, de peur que les assaillants venaient à les jeter au sol, les piétinaient et fouillaient la maison. Les hosties étaient une chose de première importance.
Apprendre à faire preuve de courage.
Il arrivait parfois que le catéchiste ne soit pas à la maison, et je procédais également à faire quelques injections. Je le voyais pratiquer quotidiennement en aspirant le médicament dans l’aiguille et en l’injectant au patient. Lorsque je vivais avec ma mère, mon oncle était un catéchiste ; il réalisait des piqûres. Je l’observais lors de son activité, et il marquait d’une croix avec sa main l’endroit où il avait prévu d’insérer l’aiguille afin d’éviter de toucher la veine. Quand j’allais faire des injections, j’espérais aussi que la Vierge Marie m’aiderait à bien faire mon travail pour qu’il n’y ait pas de problèmes. J’ai également prié pour les malades. Parfois quand ils arrivaient et que mon mari n’était pas là, ils me demandaient instamment de les accompagner.
En effet, les Hmong ne voient pas la maladie comme étant causée par un virus ou une affliction. Même s’ils prenaient des médicaments, ils croyaient toujours qu’un esprit les persécutait et ne pouvaient pas attendre le retour du catéchiste. Les prêtres avaient l’habitude de prier pour les personnes âgées et les enfants, c’est pourquoi j’avais utilisé cette pratique. Concernant les rites funéraires chez les Hmong, ils diffèrent de ceux pratiqués ailleurs. Que nous vivions au Laos ou en France, c’est toujours la même chose car la situation est marquée de tristesse. Tandis que d’autres communautés ne ressentent ni crainte ni inquiétude, nous, en tant que Hmong, nous vivons une réalité différente. Chaque personne possède une âme, présente dans son corps, son sang, ses pensées et son esprit. Que ce soit au Laos ou en France, chaque fois que mon époux catéchiste doit assister à des obsèques pour accomplir les rites, je prie toujours Dieu de lui apporter son aide pour mener à bien sa mission, de veiller sur lui lors de son voyage de retour, ou de le préserver de la peur et de l’angoisse et de le garder en bonne santé.
L’importance de votre foi.
Quand j’avais 9 ans, ma petite sœur est décédée suite à une prise de médicaments. Un jour, j’ai vu le père Paj Zeb tenant un chapelet. Je lui ai demandé ce qu’il allait faire ; il m’a répondu qu’il allait prier et réciter le chapelet pour demander à la Vierge Marie d’aider ma sœur à aller au ciel. Le père m’a demandé sije croyais que la Vierge Marie pouvait aider ma sœur. Je lui ai répondu que j’y croyais. Puis il est allé sur la tombe. Je l’ai revu plusieurs fois s’y rendre dans l’après-midi.
Je garde en mémoire les paroles du Père Paj Zeb sur le Rosaire. Elles ont fait naître en moi la foi et la confiance dans la puissance du chapelet. Depuis, je prie pour tous ceux à qui je pense, en particulier ceux qui traversent des épreuves, pour ma famille et pour moi-même.
Dans ma vie, je place ma confiance en Marie. Dès que je suis mariée, j’ai demandé à Marie de veiller sur ma vie, pour que je puisse voir grandir mes enfants et mes petits-enfants… En 2014, je suis allée à Lourdes, j’ai eu une révélation… J’ai réalisé qu’à mon âge, je n’avais pas remercié Marie ! Les larmes me sont montées aux yeux. J’ai pris le temps de présenter mes excuses et de remercier Marie, ma Sainte Mère, qui m’a accompagnée toute ma vie.
L’Évangile qui touche votre cœur.
Quand je travaillais, je devais toujours prendre un peu de temps pour prier. Maintenant, je suis âgée, je ne travaille plus, j’ai le temps pour la prière. La prière est essentielle pour faire grandir sa foi et remplir la lampe de son cœur d’huile pour garder sa flamme ardente afin d’éclairer son âme le moment venu. Nous devons nous entraîner à être vigilants comme les vierges dans l’épisode de l’Évangile annonçant la venue de l’époux.
On trouve ce passage dans Matthieu 25, 1-13.
1 « Alors, le royaume des Cieux sera comparable à dix jeunes filles invitées à des noces, qui prirent leur lampe pour sortir à la rencontre de l’époux.,
2 Cinq d’entre elles étaient insouciantes, et cinq étaient prévoyantes :
3 les insouciantes avaient pris leur lampe sans emporter d’huile,
4 tandis que les prévoyantes avaient pris, avec leurs lampes, des flacons d’huile.
5 Comme l’époux tardait, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent.
6 Au milieu de la nuit, il y eut un cri : “Voici l’époux ! Sortez à sa rencontre.”
7 Alors toutes ces jeunes filles se réveillèrent et se mirent à préparer leur lampe.
8 Les insouciantes demandèrent aux prévoyantes : “Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s’éteignent.”
9 Les prévoyantes leur répondirent : “Jamais cela ne suffira pour nous et pour vous, allez plutôt chez les marchands vous en acheter.”
10 Pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux arriva. Celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée.
11 Plus tard, les autres jeunes filles arrivèrent à leur tour et dirent : “Seigneur, Seigneur, ouvre-nous !”
12 Il leur répondit : “Amen, je vous le dis : je ne vous connais pas.”
13 Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure.,
Aujourd’hui, nous sommes âgés. Mon mari continue d’aider la communauté Hmong d’Orléans, la ville où nous habitons. Il continue à prier et à aider chaque fois qu’un problème survient. Je ne cesse de prier pour lui, espérant que tout se passe pour le mieux.
Je me souviens de l’année 1975, lorsque le pays a été dévasté. Nous ne vivions plus comme étant une seule famille ; nous avons tous quitté le pays pour vivre séparément et nous ne pouvions plus cohabiter sous le même toit. Nous continuons à penser les uns aux autres et partager nos nouvelles jusqu’à aujourd’hui.
Enfin, je remercie Dieu pour le Saint-Esprit qui nous a toutes aidées, nous les épouses des catéchistes et diacres, à nous respecter les unes les autres et à vivre ensemble pendant de nombreuses années sans aucun problème.
